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SUR LES TRACES D'ALICE ERNESTINE PRIN DITE KIKI DE MONTPARNASSE

Bienvenu Merino revient sur son enfance où sont les traces de Kiki de Montparnasse.

 

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Kiki photographiée par Julian Mandel

 

 

  A Pablinka Zatkova Merino,  née à Châtillon-sur-Seine qui  connaît mes chemins d’enfance.

 

Chaque jour, pour aller en classe, j’allais par  le même chemin qu’empruntait autrefois Alice Ernestine Prin : Rue de la Charme à Châtillon-sur-Seine, petite ville du nord de la Côte d’Or en région Bourgogne. La ville ayant été bombardée pendant la seconde guerre, des baraquements en bois furent construit à la hâte  pour y loger les victimes sans abris. C’est là, près de  ces maisons de bois de chaque coté de la rue que se trouvait mon école, une annexe de la communale, construite en dur, épargnée par la guerre, entourée d’une large esplanade qui servait de cour de récréation.

 

 

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Châtillon-sur-Seine


 

Cette rue, au nom évocateur, commence dans le quartier des Cordeliers ; elle fut aussi pour moi, à la fin des années cinquante, mon terrain de jeux, de courses à bicyclette, mes premiers bras dessus bras dessous avec les filles. Cette rue était en ces temps-là un chemin pierreux,  grimpant à ses débuts, et bordé d’un côté, de maisons, de l’autre, en partie d’un  muret haussé de deux barres  de fer rondes, qui domine en hauteur encore aujourd’hui, la route Nationale 71 qui va à Dijon, via le village Saint Germain-Source-Seine, là où naît le fleuve ; puis bien plus haut, où la rue devient presque plate et  tourne à l’ombre des marronniers pour rejoindre le haut du Bourg-à-Mont, et laisse au bout, le vieil abreuvoir, sur la gauche, au croisement de la petite route légèrement montante qui conduit à  l’aérodrome de Châtillon.

 

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Ici vécut Kiki de Montparnasse

 

C’est au début de la rue, au numéro 9, qu’est née le 2 octobre 1901, Alice Ernestine Prin, connue sous le nom de Kiki de Montparnasse, d’une mère, Marie Ernestine Prin, linotypiste dans un journal local et d’un père, Maxime Gros, marchand de bois et charbon qui tenait boutique au bas de la même rue. Ce monsieur Gros, d’après les dires, était un personnage issu des romans du XIXe siècle, il fabriquait et empilait de gigantesques tas de bois de charbon dans les forêts de Châtillon, qu’il allait livrer ensuite dans les villes et villages environnants en soufflant dans un énorme cor de chasse pour annoncer sa venue.

Alice, vécut à cette adresse, avec sa grand-mère, jusqu’à ses douze ans. Sa maison souffrit également des avions bombardiers de la guerre 1939-45.

Partie loin de Châtillon, elle revenait souvent chercher la chaleur du foyer et l’affection de sa grand-mère, qui l’éleva avec toute la bonté d’une femme de cœur aimant les enfants.

Marie, la maman de Kiki, alors âgée de dix-huit ans, se trouva enceinte et  tenta d’abord de le cacher à ses parents. C’est à quelques mètres de chez elle que les douleurs l’ont forcée à s’asseoir au bord du trottoir. Un ami porta Marie chez elle et sa mère l’aida à accoucher de la petite Alice.

Comme la famille Gros s’opposait au mariage, les bonnes sœurs de Châtillon firent en sorte que Marie partît pour Paris peu après la naissance de son enfant, qui était rejeté par son père, Maxime Gros, lequel habitait tout près avec sa femme et sa fille légitime.

A Paris, Marie Prin trouvera un premier emploi à l’hôpital Baudelocque. Un peu plus tard, elle travaillera comme linotypiste et s’installera au 12 rue Dulac, à Montparnasse, immeuble appartenant aux éditions Calmant-Lévy qui embauchaient Marie, laquelle avait pour amant, Gaston, le chef d’atelier. La mère d’Alice rêvait d’une vie stable et aspirait à la respectabilité, ainsi en travaillant régulièrement, elle put envoyer cinq francs par mois à sa mère pour nourrir sa fille. En effet, c’est la grand-mère, Marie-Esprit Prin qui élève la petite Alice,  ainsi que cinq autres enfants que lui ont laissé ses deux autres filles.

Kiki souvenirs.jpg « Des enfants de l’amour, nos pères ayant oublié de nous reconnaître », écrivit plus tard, Kiki, dans ses Mémoires. Cette grand-mère dont le mari est cantonnier, fait de la couture et des lessives chez les bourgeois pour ne pas abandonner les enfants à l’assistance.  « Ils auront toujours eu une bonne marmite de haricots à manger », dira la grand-mère.

La petite Alice connaît alors la honte des bâtards et des pauvres. Contrainte d’accepter la charité de la part de bonnes sœurs qui les réprouvent, rejetée par son père, qui habite  avec sa femme. Toutefois, c’était une petite fille pleine de vitalité, espiègle et aimée de ses camarades. Elle était bonne élève, mais préférait aller traîner dans les prés et les jardins de Châtillon.  Ses meilleurs souvenirs, elle les doit à sa grand-mère, qui malgré sa sévérité était aimante et avait le goût de vivre. « Jamais elle ne dit qu’il y avait des choses qui se faisaient ou pas ; elle trouvait tout normal ».

Quand Alice eut douze ans, un grand bouleversement se produisit : sa mère écrivit à la grand-mère à Châtillon de l’envoyer à Paris pour qu’elle apprenne à lire. C’est ainsi qu’Alice prit le train de Châtillon à Troyes, avec sa grand-mère. De là, celle-ci la confia à un chef de gare qui la plaça en première classe en la recommandant à une dame « qui me regarde avec hauteur ». Elle continua toute seule jusqu’à la Capitale. « Je dois être ridicule. J’ai des cheveux noir corbeau de toutes les longueurs, un béret bleu trop petit avec un pompon rouge. Ma figure est jaune. Je suis maigre. J’ai accroché en bandoulière un sac en toile avec mon nom brodé au fil rouge, de peur de me perdre ! Alors le train démarre et je pleure comme une fontaine (…) Pour faire de l’héroïsme, je sors de mon petit sac de toile un gros morceau de saucisson à l’ail et une petite bouteille de vin rouge ; je mange,  je bois, je pleure. Mon saucisson parfume tout le wagon, et la dame prend un air dégoûté ! ».

Sa mère vint la chercher en fiacre à la gare de l’Est et en rentrant chez elle, avec sa fille, elle se tordit de rire lorsque Alice la questionna : « Si les rues si luisantes de Paris sont passées à la cire que ça doit être une chose bien fatigante à faire ! ».

Marie Prin ne perdit pas de temps afin que sa fille apprenne l’orthographe et devienne à son tour linotypiste. Elle l’envoie à l’école communale rue de Vaugirard, au coin de la rue Dulac où elles habitent. Mais dès qu’Alice a treize ans, elle quitte l’école pour rentrer comme apprentie brocheuse à cinquante centimes par semaine. Puis, peu après, elle trouve un emploi mieux payé dans une usine où l’on répare les souliers de soldats. C’est la période où Alice joue encore avec ses camarades à se mettre de l’huile sur la tête pour faire briller ses boucles. Elle s’habille au marché au puces, se rougit les lèvres et les joues avec les pétales d’un géranium artificiel et va au cinéma avec son amoureux.

Au début de 1916, la  maman d’Alice, âgée alors de trente-trois ans, ramène chez elle un soldat blessé de onze ans son cadet. Elle l’épouse en janvier 1918. Elle place alors Alice, comme bonne chez une boulangère, nourrie, blanchie. Mais après avoir trimé pendant trois mois, sans relâche, du matin jusqu’au soir, Alice se révolte et s’en va. Voici comment elle raconte sa journée : « Le matin, debout à cinq heures pour servir des un sou ou deux sous de pain aux ouvriers qui vont au travail. A sept heures, porter le pain aux bourgeois, monter les escaliers, les redescendre... Rentrer à neuf heures, faire le ménage, les courses, et ce n’est pas fini : Aller dans un grand placard à farine, agiter une grande tringle de fer pour faire descendre la farine jusqu’au tamis. Je sors blanche comme une souris. Et puis aider le mitron à sortir le pain du four. Ce mitron se mettait nu et faisait des… facéties en me disant : « Regarde, Alice ! Tu n’en verras jamais de si belle !  Faire la cuisine, la vaisselle,  etc… ! »

« Le lendemain, j’ai été chercher du travail,  écrit-elle dans ses Mémoires, « j’ai rencontré un vieux sculpteur qui m’a fait poser chez lui, mais des gens ont dit à ma mère  que sa fille se mettait nue chez des hommes,  ma mère est entrée de force chez le sculpteur et a crié, crié que je n’étais plus sa fille, que j’étais ignoble… ».

Il faut savoir, qu’avant la guerre de14-18, les modèles étaient principalement italiens, car poser nu n’était pas une profession respectable aux yeux des français. Kiki, écrit dans ses Mémoires : « ça me faisait quelque chose de me mettre nue, mais puisqu’il le faut … ».

Les filles qui se prostituaient se considéraient souvent comme supérieures aux modèles. Après la guerre, il y eut un changement radical.

A seize ans, Kiki se retrouve donc seule, à la rue. Elle a deux idées en tête : la lutte pour la vie et découvrir l’amour. Tout au long de ses Mémoires, Kiki parle de l’amour et de l’acte avec naturel, naïveté et légèreté. A quatorze ans, elle s’interrogeait : « j’aperçois sur un banc une petite bonne qui se fait embrasser, je me suis sentie drôle ! Je me suis roulée sur mon lit et c’était très bon... et après, j’ai eu très peur. Deux ou trois fois dans la journée, j’avais besoin d’être seule… ». Peu après, elle rencontre un garçon : «  Je pense l’emmener un soir dans l’arrière- boutique et me donner à lui. Il m’a embrassée, caressée, mais j’ai trop peur ! Je ne fais rien ».

 

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La Rotonde

 

Kiki commence à fréquenter les cafés, le Dôme, la Rotonde. Fascinée par ce lieu, elle nous le décrit : « j’ai envie de me mêler (…) aux réunions de peintres, d’artistes de toutes sortes. Il y a là des hommes politiques de tout le globe. Ils ont l’air de comploter une révolution. Mais ce qu’elle admire surtout : « les dames du quartier, j’ai envie de les voir de près, car elles ont toutes une légende dont je suis jalouse ».

Après sa déconvenue avec le vieux sculpteur dont sa maman apprend l’aventure et,  lui disant qu’elle n’était plus sa fille, elle essaie une histoire avec un vieux clown, qui se contente de lui donner la sérénade, puis elle accompagne Robert, un artiste, dans son atelier. Comme elle ne trouve pas de travail, Robert la bat et l’envoie sur le boulevard « en disant qu’il y a des soldats  américains ». Kiki refuse de faire le trottoir, mais un jour, terrifié de rentrer sans argent, elle va montrer ses seins à un monsieur derrière la gare Montparnasse qui lui donne trois francs. Cette scène se renouvela trois fois.

La plupart des jeunes filles issues du même milieu socio-économique que Kiki connaissait, finissaient sur le trottoir. Il fallait la vitalité de Kiki pour y échapper. La faim qui a un goût certain pour l’art lui faisait dire : « Poète ou théâtreux, en dehors de ces professions, je n’admettais aucun autre mortel ».

Devenir modèle était l’unique alternative à l’atelier ou au métier de boniche pour une fille pauvre et  déracinée. Kiki fait la connaissance d’autres artistes à la Rotonde et à la Cité Falguière, un ensemble d’ateliers d’artistes où elle rencontre Soutine : « Il m’a un peu effrayé avec son air de sauvage (…).  Me trouvant dans son escalier avec une amie et gelées que nous étions, nous nous sommes retrouvés face à face, car là, il faisait moins froid que dehors, mais surpris de nous voir, Soutine nous invita à rentrer dans son atelier, il a passé toute la nuit à brûler tout son atelier pour nous chauffer ».

L’arrivée de Kiki à Paris ne fut pas facile. Une part importante de ses Mémoires raconte son adolescence et son arrivée dans la capitale, où elle découvre une autre vie, la bohème, les hommes, la sexualité, et bien souvent  ses pièges.

Les jeunes filles se prêtait en  échange de quelques billets, ou se vendaient. C’était alors le lot de beaucoup de jeunes filles non mariées qui débarquaient de la campagne  sans qualification. Pour celles qui trouvaient à s’employer comme domestiques, couturières, lavandières ou autres petits métiers, les salaires étaient si misérables que beaucoup ne survivaient que grâce à l’appoint épisodique d’une coquetterie sans parler vraiment de prostitution, activité florissante en ces années-là.

Kiki fut épargnée, sauvée grâce à son intelligence, son esprit et à sa débrouillardise. Elle sut trouver  protection et sécurité au sein de la communauté artistique de Montparnasse vers laquelle la portait une attirance naturelle.

Les artistes ont marqué de leur empreinte la vie de Montparnasse. Les impératifs de liberté et d’expérimentation s’imposaient dans tous les domaines. Ceux qui choisissaient d’y vivre étaient libres de se réaliser, tant sur le plan artistique que sur le plan politique et sexuel. Au sein de cette aristocratie de l’individuel, Kiki devint l’individu suprême, une femme appréciée et aimée. Par la seule force de sa personnalité, elle réussit à s’extraire de la couche la plus basse de la société, à s’enfuir de la misère, pour devenir l’une des figures les plus en vue du milieu artistique de l’entre deux guerre.  Très vite les rencontres se font de plus en plus nombreuses. Elle  connut Utrillo, Modigliani, Picasso, puis Kisling et Thérèse Treize qui devint sa meilleure amie. Pour Kiki, « c’est le talent de tous ses amis qui a fait Montparnasse ».

La créativité naturelle de Kiki trouva dans l’ambiance permissive de Montparnasse dans le cadre propice à son épanouissement. Jolie fille, elle soulignait déjà son attirance pour les hommes à l’âge de treize ans : « je suis tout de même déjà coquette avec les hommes ! C’est vraiment de la prétention de penser que ma gueule à couper le vent attire leurs regards ! ». Drôle et intelligente, elle posa comme modèle pour de très nombreux artistes : Kisling, Foujita, Per Krohg, Alexander Calder, Soutine, Van Dongen, Bob Lodewick, Maurice Mendjinsky avec qui elle vécut quatre ans.

Elle était déjà en passe de devenir une star quand Man Ray la rencontra à l’automne 1921. Leur liaison, qui dura huit ans, fut l’une des plus longues et des plus célèbres de Montparnasse. Kiki aimait  Man Ray de tout son coeur, comme en témoigne une lettre qu’elle lui écrivit de Châtillon où elle était allée rendre visite à sa famille dans les premiers mois de leur amour : « J’ai le cœur gros en pensant que ce soir tu seras seul dans ton lit, parce que j’aimerais que tu fasses dodo en te serrant dans mes bras. Je t’aime trop, pour t’aimer moins il faudrait que je sois plus avec toi, et ce serait bien parce que tu n’es pas fait pour être aimé, tu es trop calme… Enfin il faut que je te prenne comme tu es, car tu es quand même mon amant que j’adore, celui qui me ferait mourir de plaisir et de douleur et d’amour… Je mors ta bouche jusqu’au sang et je me grise de ton regard indifférent et bien méchant… à lundi, mon grand chéri, ta Kiki t’adore Man ».

Elle pouvait aussi charmer par son humour en lui écrivant: « Tu n’as pas à te plaindre parce que tu as une des plus jolies petites femmes(du Rotonde), pas bête, amoureuse, pas embêtante, pas femme de luxe, pas putain et pas vérolée, une petite merveille… »

Man Ray a été le premier photographe, après Stieglitz, à travailler systématiquement avec un seul modèle en dévoilant peu à peu ses états d’âme et sa personnalité. Il était aussi peintre. De nombreuses œuvres en témoignent, dont le superbe nu couché où Kiki servit de modèle.

De la relation avec Man Ray, on garde quelques-unes des plus belles images surréalistes des années vingt. Kiki devint la principale attraction du Jockey, une boîte de nuit d’artistes qui ouvrit en 1923 ainsi qu’au Bœuf Sur Le Toit, le club le plus huppé et à la mode  de la rive droite où se côtoyaient les artistes, les écrivains en vogue et la haute société.

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Alice et Henri

 

Elle se mit à peindre et réussit dans un style gai et naïf (qui s’oppose à l’image de la femme émancipée et excentrique qu’elle était à Montparnasse). Elle peignit des scènes se son enfance : Kiki chez la boulangère à Châtillon, des paysages idéalisés : Les lavandières, Le clocher de l’église Saint Nicolas, et des portraits de ses amis : La Petit Alice et le Petit Henri illustre un chapitre de son enfance bourguignonne avec des scènes champêtres. Puis,  En route pour Paris,  La Rotonde, les portraits de Foujita, d’Henri Broca. Une première exposition eut lieu à la galerie, du Sacre du printemps. Robert Desnos écrivit une préface pleine d’images évocatrices. C’est Kiki qui présida avec majesté le vernissage. Il y eut foule jusqu’à la fin de la nuit. C’était le vernissage le plus réussi de l’année.  

Foujita par Kiki.jpgLa guerre à peine terminée, de  nouveaux artistes affluèrent de partout. Après l’armistice, les professionnels étant plus rares, nombreuses sont les jeunes filles qui, rejetant les conventions bourgeoises de leur famille, ont recours à cette activité pour gagner leur vie en se mêlant au monde de l’art. Elles fréquentaient le Dôme et la Rotonde, puis plus tard, le Sélect et La Coupole, où elles rencontraient les artistes. Un nouveau système apparaît, où le modèle est recommandé par un peintre à un autre peintre. Sinon, il faut faire le tour des ateliers pour trouver de l’embauche. Bien qu’une séance de pose fût une situation fortement érotique, le peintre ne faisait pas nécessairement l’amour avec son modèle. L’acte devait être remis à plus tard, voire réprimé au profil du travail. Cependant, tous les artistes ne pensaient pas pareillement, loin de là !

 

Dans les années 20-30, Montparnasse devint une communauté très hétéroclite.  Trente ou quarante pour cent des artistes étaient étrangers. Ce quartier devint une aire de liberté qui transforma définitivement les conditions d’existences des artistes. Pour la première fois, la création artistique devenait une entreprise démocratique. Montparnasse était une communauté ouverte, chacun pouvait y contribuer et s’y exprimer. Grâce à l’indulgence des autorités, une surveillance policière plus discrète permit à Montparnasse de devenir une sorte de « zone franche », où un comportement plus libre et un style de vie qui aurait fait scandale dans d’autres quartiers étaient tolérés.

Autres particularité, les artistes de Montparnasse eurent leur part de la prospérité de l’après guerre. Le système des expositions et du marché de l’art mis en place avec les expressionnistes  prit toute son ampleur dans ces années-là. Autour des artistes s’était mis en place un réseau, composé de marchands, de galeristes et de collectionneurs ayant une attitude et une sensibilité nouvelle. Pour eux, pas question de mourir de faim ignorés de tous.

Néanmoins, Montparnasse ne connaissait pas le moindre trouble, prostituées, souteneurs, etc.

Née juste après le XIXe siècle,  Alice Ernestine Prin, dite  Kiki de Montparnasse, ne cessera pourtant jamais d’être en avance. Muse infatigable des grands peintres avant-gardistes de son temps, effigie de Man Ray, elle côtoie tous les grands, leur inspirant amitié et passion. Mais Kiki n’en restera pas là ! En s’émancipant de son statut de simple modèle, cette femme suivra le chemin de ses maîtres et deviendra leur égal, imposant ainsi le respect. Témoin incontestable d’un Montparnasse flamboyant, reine de la nuit, peintre, dessinatrice de presse, écrivain, danseuse et chanteuse de cabaret.

Encouragée par son entourage, Kiki se lance dans la rédaction de ses mémoires. Après un séjour à Châtillon, qui l’avait inspirée, elle s’attèle au travail de l’écriture et travaille plusieurs années, quatre ou cinq d’après les dires de certains de ses amis.  Le livre sera publié en 1929, par les éditions Henri Broca. Kiki  avait  alors vingt-huit ans. En plus de l’édition originale de cet ouvrage, 250 exemplaires numérotés sur papier couché mat vont paraître. L’événement largement annoncé par la presse (Paris Montparnasse, Paris-Midi) va intéresser Edward W. Titus (le mari d’Elena Rubinstein),  qui persuade l’auteur d’éditer son ouvrage en anglais. Alice y  ajoute des notes sur Cocteau et Man Ray. La préface, cette fois, est d’Ernest Hemingway.

Notre concitoyenne de Châtillon-sur-Seine, Marlène Gossmann, lui a consacré, en 1997, un très beau mémoire de maîtrise à la Faculté de Sciences Humaines, section Histoire de l’Art de l’Université de Bourgogne, intitulé Le mythe de Kiki  de Montparnasse. Voici quelques lignes de ce qu’elle écrit sur les « Souvenirs » de Kiki : « Loin de toute provocation, voilà des pages où une femme livre des épisodes sans pathologie, sans plaidoyer, elle raconte tout simplement ses amis, ses amants, son enfance. Son regard est sans jugement, il possède la pureté. Il ne construit pas son histoire. Ça  et  là, pêle-mêle, nous avons quelques bribes, à la manière d’un puzzle, où se dessine cette femme qui vit  et qui a vécu, qui ne pose aucune question et qui ne pense pas être la provocatrice  que l’on voulait ».

Man Ray, alors qu’il était déjà célèbre, publie en 1963 un livre intitulé Self-Portrait. A travers cet ouvrage, il retrace sa vie, son œuvre et consacre un chapitre («  Kiki de Montparnasse ») dans lequel il évoque son amour pour Kiki. Leur relation, digne d’une passion romanesque, est faite de ruptures, de réconciliations et de tendresses. Charmé dès les premiers instants, l’auteur restitue chaque détail de cette soirée, l’altercation avec le garçon de café, leur dîner au restaurant en compagnie de Marie Vassilieff et la séance au cinéma.

Emu par sa beauté, surpris par sa spontanéité et son attitude révoltée, Man Ray se laisse séduire. « J’étais déjà très ému et troublé ». Il la courtise. Dans ces quelques pages, l’auteur semble fasciné et attiré par la beauté physique du modèle : « Je la regardai : l’ovale parfait de son visage, ses yeux très écartés, son long cou, sa poitrine haute et ferme, sa taille courte. Je ne pouvais discerner le moindre défaut ». Totalement troublé : « Je n’avais pas regardé un nu avec l’œil désintéressé d’un peintre depuis le temps où j’étais étudiant (…) J’étais nerveux, excité, me demandant si je pouvais rester calme (…) Son corps aurait inspiré n’importe quel peintre académique (…) Je pensais à autre chose, mon esprit divaguait ». Le charme agit. Kiki, quand à elle, se montre réservée, pudique et vulnérable. « Elle apparuten se couvrant modestement de ses mains. Elle sourit timidement comme une petite fille ».

Contrairement à d’autres, Man Ray présente dans son livre la jeunesse de Kiki  de Montparnasse de façon épurée, sans sous-entendus sur ses origines. Leurs relations subira l’épreuve du temps. Occupée à la publication de ses souvenirs, Kiki semble s’éloigner de plus en plus, emportée par le succès. Après de nombreux heurts, les infidélités successives de Kiki, ils vont se séparer. Kiki ressentait durement la froideur et la retenue de Man Ray. D’après son amie Thérèse Treize, Kiki aurait  quitter Man  à la suite d’un incident précis : « Au cours d’un dîner, Kiki dit à Man Ray : « Man, je vous aime ! », et il répondit : « Qu’est-ce que vous m’aime ? Imbécile ! On n’aime pas on baise ! » Kiki en conclut que Man Ray ne l’aimait pas et s’embarqua pour New York  avec Mike, un journaliste, qu’elle avait connu il y a peu. Depuis le séjour de Kiki à New York dont les motivations sont différentes de celles  citées dans ses mémoires, elle était « persuadée que Man Ray ne l’aimait plus ». Elle obtient un rendez-vous au studio de la Paramount, mais là-bas, renonce et retourne à Paris pour revoir Man.  

Man Ray écrivit dans son autoportrait : «  Elle venait parfois à mon studio pour me consulter au sujet de son livre. Mon comportement était réservé, nous restions de bons amis (…) Kiki n’avait pas l’instinct de la femme de carrière et ne désirait pas faire commerce de ses talents ».

De plus en plus demandée, elle enregistra un disque. En 1936, elle ouvre son propre cabaret, L’Oasis, qui deviendra Chez Kiki. André Laroque, pianiste et accordéoniste de ce cabaret l’accompagnait. Il devint son nouvel amant et ils vécurent ensemble six ans. Il l’aida à se déprendre de la drogue.

D’après Man Ray : « Sa dernière image peu avant sa mort était touchante ; alors abandonnée et malade, elle garde la même spontanéité et générosité ». La drogue avait fait ses effets malgré tous ce qu’avait  essayé  Alice pour se soigner, aidé de quelques amis, dont André Laroque, qui l’accompagnera jusqu’au bout de la nuit.

Man Ray, dans son autoportrait, lui laisse sa dignité ne parlant ni de drogue, ni de déchéance, pour écarter le sensationnel si souvent utilisé.

Jean-Paul Crespelle, critique d’art spécialiste des figures dramatiques et pittoresques décrit ainsi Kiki dans son ouvrage La vie quotidienne à Montparnasse à la grande époque 1905-1930 : « Kiki était une fleur du pavé parisien. A 16 ans déjà, elle attendait à la Rotonde devant un crème, que ‘passe’ sa chance. Cette chance elle la doit à Kisling, parce que devenue son modèle. Kisling riait aux éclats,  pour animer ses séances de pose, elle imitait les chanteuses d’opéra. « Ce n’était pas pourtant ce qu’on appelle une fille facile : Il ne fallait pas avec elle dépasser certaines limites, un ‘bas les pattes!’ Sévère,  avait vite fait de rappeler à l’ordre les flirts trop entreprenants et  passionnésElle vécut avec Man Ray une passion volcanique, version Montparnasse de l’amour fou, ponctuée de  gifles et de ‘coups de révolver’ ». Selon l’auteur, « c’estsa fraîcheur et son joyeux caractère (qui) firent son succès. Pourtant sa fin sera tragique, alcoolique, droguée après la guerre, gitane poussive, elle se ‘traîne à la Coupole de table en table, offrant aux dîneurs de leur lire les lignes de la main.  Foujita, fut un des rares à l’accompagner dans sa dernière demeure, son convoi funèbre ressemble à un cortège carnavalesque peint par Ensor, avec des couronnes barrées de ruban portant des inscriptions en lettre d’or : Le Jockey, la Jungle, le Dôme, la Coupole,…étapes de sa vie légères ».

 Kiki de Montparnasse, s’éteint à Paris, le 23 mars 1953, elle avait cinquante-deux ans. Elle est inhumée au cimetière parisien de Thiais. Bienvenu Merino

 

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Kiki photographiée par Julian Mandel

 

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« Mon père avait quitté ma mère

Pour un mariage de raison

Il épousa une rombière

Qu’avait mille francs et un cochon.

 

Je rêvais d’avoir des cheveux

Où accrocher un’p’tit’ faveur

Mais quand j’passais mes doigts crasseux

Sur mon crâne rasé, qu’elle horreur !

 

C’était ça, être  pauvre, à Châtillon

 

Mon parrain qu’aimait boire un coup

Me traînait dans tous les bistrots

Pour que j’chante on m’donnait un sou

J’finissais les verres de Pernod

 

Grâce à toi, ma grand-mère, de Châtillon

 

Plus tard quand je connus la gloire

Quand Kiki est dev’nu mon nom

J’n’ai pas effacé d’ma mémoire

Que j’étais pauvre, à Châtillon…

 

Nous étions sales et peu croyantes

Chaque fois que j’tendais ma gamelle

La sœur toujours désobligeante

N’manquait jamais d’cracher son fiel

 

J’devais faire la chasse aux totos

A grands coups de brosse en chiendent

Courir après les escargots

Me semblait bien plus amusant.

 

Mais la vie était belle quand même, à Châtillon…

 

Comme on lui r’prochait sa faiblesse

Grand-mère parfois faisait semblant

De nous battre mais sa tendresse

Débordait d’son cœur bienveillant.

 

J’ai vécu presque heureuse quand même, à Châtillon ».

 

Extrait de Souvenirs par  Kiki de Montparnasse

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Kiki photographiée par Man Ray

 

 


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